Je veux dire, de cette façon absconse qui commence par : "AZERTYUIOP"?
C'est un effet de la mémoire des formes.
Je m'explique à l'aide d'un exemple.
Ceux des lecteurs qui ont comme moi grandi dans les années '60 et '70 et à fortiori les lecteurs plusâgés ont encore dû connaître les machines à écrire mécaniques,où les des caractères en plomb étaient fixés au bout de longues tiges plates d'acier et venaient frapper le papier, serré sur un rouleau en caoutchouc, à travers un ruban encreur.
Pour les plus jeunes, ils n'ont qu'à faire un effort d'imagination : oui il y a eu une époque sans imprimante laser ou on dactylographiait, au sens étymologique du terme, c'est à dire qu'on écrivait littéralement à la force des doigts…
Et bien, ceux qui se souviennent de cette époque antique, se souviennent aussi qu'en frappant deux touches dans une succession trop rapide on risquait fort de voir les longes tiges d'acier s'emmêler et les touches se bloquer.
Pour ma part c'était un de mes grands plaisirs d'enfant de parvenir à ce résultat avec le plus grand nombre de touches possible.
Sur les toutes premières machines à écrire, à la fin du XIXe siècle,début du XXe, c'était un gros problème.
Parce que, comme les secrétaires dactylos acquéraient de la virtuosité dans leur frappe au clavier, les fréquents blocages abîmaient la mécanique et nuisaient à la qualité du résultat.
Avant d'améliorer le mécanisme des machines, on imagina donc d'abord de ralentir la frappe en adoptant la disposition des touches la moins ergonomique possible :"AZERTYUIOP", pour le français, "QWERTYUIOP", pour les langues anglaise et allemande.
L'amélioration mécanique,l'arrivée de la machine IBM à boule, puis du traitement de textes on rendu absolument inutile et même franchement contre-productive une telle disposition des touches.
Mais voilà : toutes les dactylos ont appris à taper sur un clavier AZERTY, personne n'a eu envie de fixer une nouvelle norme, le poids de l'habitude a joué et c'est pourquoi vous utilisez sur un ordinateur du XIXe siècle une disposition de touche destinée à vous ralentir si vous aviez utilisé une machine à écrire du XIXe, alors qu'il serait parfaitement possible de multiplier par deux la vitesse de frappe aujourd'hui.
Cette longue introduction pour illustrer ce que j'appelle la"mémoire des formes", ou comment des formes d'objets audépart adaptées à une technologie donnée pour remplir une fonction précisesurvivent dans d'autres objets utilisant une technologie différente pour remplir la même fonction.
Qu'est-ce que tout ceci vient faire dans un journal de bord consacré à la vie en Afrique de l'Ouest?
C'est qu'on vient d'en avoir une très jolie illustration.
Pour commencer il faut savoir que de nombreux quartiers de Ouagadougou ne sont pas raccordés à l'électricité (les quartiers dits "non lotis").
Par ailleurs, dans ceux qui y sont raccordés, les coupures sont fréquentes, surtout en saison chaude (ici on consomme de l'énergie pour se refroidir, pas pour se chauffer, contrairement à l'Europe du Nord).
Donc, la bonne vieille lampe à pétrole de nos grand-mères est encore ici un objet de consommation courante.
Les progrès de la technologie des diodes électroluminescentes, la baisse de leur prix et la diminution de leur consommation de courant ont fait que de plus en plus, ces derniers temps, les lampes à pétrole sont remplacées par des lampes à LED.
Le rigolo, c'est que celles qui sont le plus vendues ici ont la forme d'une lampe à pétrole, grille pare-brûlures, réservoir àpétrole et bouchon de réservoir inclus.
Celle qui trône sur notre télévision est du modèle "lampe Davis" (comme celles des mineurs) et l'interrupteur se trouve au milieu du bouchon de réservoir (bouchon et réservoirs qui ne sont d'ailleurs respectivement, ni un bouchon, ni un réservoir).
Bon, si vous voulez faire plus moderne, on en vend aussi en forme de Lumogaz à manchon Auer.

2 commentaires:
Faut que je retrouve le lien, mais apparemment, c'est surtout la popularite du qwerty qui lui apermis d'arriver, et les clabiers alternatifs genre DVORAK ne sont pas specialement plus rapide a apprendre.
Encore une legende urbaine, donc.
Quelle légende urbaine?
T'es historien Marcus, consulte tes sources!
CLAVIER
(Le Monde Interactif du 14 février 2001)
Ce mot partage avec console (de jeux) l'originalité de venir de l'orgue. L'instrument, dont les principes techniques sont établis depuis l'Antiquité (il y avait une hydraule dans les jeux du cirque romain), est la première réussite humaine dans la mécanisation du traitement de l'information. Son « unité centrale », la console, comportait notamment des clefs réglant la circulation de l'air dans les tuyaux. En français, le clavier (du latin clavis, la clef) était jusqu'au XVIe siècle une fonction, celle de « gardien des clefs ». Le mot désignait aussi un ensemble de clefs (on parle aujourd'hui de « trousseau »), et c'est ainsi qu'il s'imposa pour l'ensemble des clefs d'un orgue. L'anglais keyboard est de même origine, plus lisible cependant pour un contemporain, car on dit toujours en anglais key pour ce que nous appelons désormais touches, sans qu'elles soient réunies dans un touchier. Plus discrète que la multiplication des écrans, support de la prétendue « civilisation de l'image », celle des claviers indique plus l'aube que le crépuscule de la civilisation de l'écrit. Mais le clavier n'a pas de prestige. Comme ces sociétés qui réservent un sort peu reluisant à qui touche la viande, ceux, ou plutôt celles, qui touchaient un clavier étaient reléguées au fond de la hiérarchie. Elles avaient un nom, les dactylos, tombé au champ d'honneur des progrès bureautiques, célébré par Eddy Mitchell dans le Dactylo Rock des Chaussettes noires. Les cours Pigier s'enrichissaient en délivrant les arcanes de la frappe à dix doigts à des filles d'ouvrier. Dans les publicités, les cadres tendaient une liasse de gribouillis à leur dactylo, « pour la frappe ». Déjà tout un programme. Aujourd'hui, la moitié de la population sait, peu ou prou, taper, dit-on en écho d'une étrange violence. Notre clavier Azerty, issu d'une commission du début du siècle, est une version à peine adaptée du clavier américain Qwerty. Son inventeur, Christopher Latham Sholes, fabriqua sa première machine en 1868 à Milwaukee, avec des touches classées par ordre alphabétique. Mais la métallurgie de sa ville ne lui fournissait que des tiges imparfaites ayant tendance à se coincer dans leurs voisines. Comme dans l'écriture du Moyen Age, où deux lettres fréquemment proches avaient tendance à fusionner dans une « ligature » (dont la plus célèbre est l'esperluette, &), à l'aurore de l'écriture mécanique la ligature ressuscitait en confusion métallique.
C.L. Sholes demanda alors au frère de son financier, un certain Amos Desmore, de calculer les fréquences de proximité de toutes les paires de lettres possibles. Il tenta d'écarter le plus qu'il put les lettres fréquemment proches pour ne pas qu'elles s'emmêlent, et cela donna en 1872 le clavier Qwerty. Quand il confia au fabricant d'armes Remington le soin de produire en masse des machines de meilleure qualité, on conserva la disposition des touches, à laquelle des utilisateurs s'étaient déjà habitués. Les tentatives d'amélioration ultérieures, dont celle d'August Dvorak en 1932, financée par la Fondation Carnegie, furent des échecs, butant sur le coût du recyclage de millions de dactylos. Le clavier Qwerty est ainsi devenu le symbole d'une mauvaise technique impossible à supplanter, parce qu'elle est partie irréversiblement tôt.
Alain Le Diberder
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